On nous répète souvent que, pour réussir, il faut bien s’entourer. Cela semble évident quand on choisit soi-même les gens qui composent son cercle. Mais quand on hérite d’une équipe, ce luxe disparaît. On ne choisit pas, du moins pas tout de suite, qui fait partie de l’aventure.

C’est exactement ce qui m’est arrivé lorsque je suis devenu manager d’entrepôt.

Un duo prometteur… en apparence

Avant même de commencer, j’avais eu plusieurs discussions avec le superviseur déjà en place. Il semblait sympathique. Son expérience de gestion des entrepôts complétait mon approche humaine et structurée. Nous parlions souvent de notre vision commune pour améliorer l’atmosphère et la performance. Sur papier, c’était le duo parfait.

Mais il y avait un détail que je n’avais pas mesuré : il voulait mon poste.

La naïveté d’une confiance accordée trop vite

Quand j’ai pris mes fonctions, j’ai choisi la confiance. Je croyais que nous étions dans la même équipe. Pourtant, les signaux d’alerte étaient là :

  • Il s’était battu pour obtenir le poste avant moi et n’avait pas digéré la décision.
  • La haute direction avait dû hausser le ton pour lui faire comprendre que j’étais la personne en charge.
  • Une agente de sécurité me répétait de faire attention : « On dit des choses étranges à propos de lui. »
  • Mon mentor m’avait prévenu qu’il fallait “me débarrasser de cette pomme pourrie”, avertissement que j’ai oublié ou minimisé.

Malgré tout cela, je suis resté dans l’idée que, comme moi, il voulait la réussite de l’équipe.

J’avais tort.

Quand l’allié devient adversaire

Ce superviseur, mon bras droit, s’est retourné contre moi. C’était une mutinerie silencieuse. Comme dans le film Idle Hands où la main droite tente de tuer son propriétaire, ma “main droite” cherchait à me faire trébucher pour prendre ma place.

Je m’en suis rendu compte trop tard.

d'allié à ennemi

Les signaux qui m’ont ouvert les yeux

Plusieurs mois après ma nomination, un de mes chefs d’équipe est venu s’asseoir dans mon bureau. Il m’a confié que mon superviseur parlait contre moi :

  • Il prenait le crédit des bonnes initiatives.
  • Il me blâmait pour toutes les décisions impopulaires.

Ce deuxième point était le plus dangereux. Devant l’équipe, il disait par exemple :

« Moi je t’aurais donné cette journée de vacances, mais c’est Carl qui ne veut pas. » « Moi je n’ai rien à dire sur ton travail, mais Carl trouve que tu étires tes pauses trop longtemps. »

Petit à petit, il sapait mon autorité et construisait une image négative de moi auprès de mes employés.

L’action (trop tardive)

Je l’ai convoqué pour une conversation de deux heures dans mon bureau. Je lui ai clairement expliqué mes attentes :

  • Les désaccords se discutent entre nous, pas devant l’équipe.
  • Une fois la porte fermée, il doit porter les décisions comme si elles étaient les siennes.
  • S’il continuait à miner ma réputation, je mettrais fin à son emploi.

J’ai documenté la rencontre et transmis les notes aux RH. Mon patron était au courant, mais pas le directeur général.

Malgré cela, quelques semaines plus tard, j’ai appris que je perdais mon poste. Sans avertissement, sans possibilité d’ajuster le tir, sans explication détaillée.

Et le plus ironique? C’est ce superviseur qui a été nommé responsable du département après mon départ.

 

Le choc

C’est à ce moment que j’ai compris que j’étais sur un siège éjectable. Onze ans de sacrifices, de soirées passées au travail plutôt qu’avec mes enfants, n’avaient aucune valeur aux yeux de mes supérieurs quand la politique interne prenait le dessus.

Ce que cette expérience m’a enseigné

Cette expérience douloureuse m’a forcé à revisiter mes croyances sur la confiance et le leadership. Voici les principales leçons que j’en ai tirées.

1️⃣ La confiance n’exclut pas la vigilance

Faire confiance est une force. Mais dans un nouveau poste, il faut d’abord observer, évaluer, tester. La confiance totale se gagne. En gestion, cela ne veut pas dire paranoïa, mais discernement.

2️⃣ Le leadership politique existe

J’étais concentré sur l’opérationnel et l’humain. J’ai négligé l’aspect politique : alliances, ambitions cachées, luttes d’influence. Or, ignorer ce terrain, c’est se mettre en danger.

3️⃣ Documenter et escalader tôt

J’ai attendu trop longtemps avant d’agir. Aujourd’hui, je sais qu’il faut documenter les signaux d’alerte dès qu’ils apparaissent et en parler à toutes les parties prenantes, y compris à la direction générale.

4️⃣ Protéger son image avec la même rigueur que ses résultats

Je croyais que les résultats suffisaient. Mais la perception est aussi importante. Chaque parole prononcée en public par un cadre contribue à façonner votre réputation. Ne laissez pas d’autres la déformer à votre place.

5️⃣ Ne jamais sous-estimer l’ambition des autres

Mon superviseur voulait mon poste. Je le savais. Mais je pensais que sa loyauté l’emporterait sur son ambition. C’était naïf. Quand un poste convoité est en jeu, certaines personnes n’hésitent pas à manœuvrer.

6️⃣ Se donner le droit d’agir plus vite

En rétrospective, j’aurais dû me séparer de lui plus tôt ou, au minimum, réduire son influence immédiatement. Ne pas agir est aussi un choix et souvent le plus coûteux.

7️⃣ Un leader n’est pas qu’un gestionnaire de tâches

Il est aussi un gardien de culture et de loyauté. Avoir les bons processus est important, mais avoir les bonnes personnes est essentiel.

Conclusion : Entre naïveté et lucidité

Cette histoire n’est pas une invitation à devenir méfiant ou cynique. Elle est un rappel : dans le monde du travail, la confiance est précieuse mais doit être accompagnée de stratégie et de vigilance.

Oui, je continue à faire confiance. Oui, je crois encore que la majorité des gens veulent le bien. Mais j’ai appris à :

  • Poser plus de questions.
  • Tester les intentions avant d’ouvrir complètement la porte.
  • Me protéger et protéger l’équipe des jeux politiques.

Car un gestionnaire n’est pas seulement responsable des résultats et du bien-être de son équipe. Il est aussi responsable de naviguer dans les dynamiques de pouvoir.

Alors, si vous êtes gestionnaire et que vous héritez d’une équipe :

  • Observez avant d’accorder une confiance totale.
  • Documentez tout ce qui vous semble suspect.
  • Parlez ouvertement avec votre hiérarchie et vos RH.
  • Protégez-vous, même en cherchant à protéger les autres.

La confiance reste une valeur fondamentale du leadership. Mais, comme un pont, elle doit être construite sur des fondations solides. Sinon, elle devient l’arme qui précipitera votre chute.

Carl-Michael Tessier, M. Sc., MBA

Coach en développement d’équipes à haute performance et accompagnement sur mesure